2- LES RETHORIQUES ECONOMIQUES
 
 

Pour Marx, "toute production est une appropriation de la nature par l'homme dans le cadre d'un système social déterminé grâce à un moyen d'action". Il est très intéressant de rappeler cette déclaration faite par le créateur du communisme et qui pourrait être dite aujourd'hui par n'importe quel écologiste. Marx n'avait pas vu en son temps la dimension de la rente de la nature, parce que les matières premières apparaissaient abondantes et sans limite. Ainsi Marx a considéré seulement deux éléments: le Capital (K) et le Travail (L); les énergies fossiles et les minerais sont pris en compte comme Travail "mort" ou intégré au Capital ou au Travail. Les uniques relations, entre la nature et la société, analysées par Marx ont été la question de la rente agricole et de la rente différentielle, provoquée par exemple par la localisation d'une mine près du marché, qui produisent une plus-value additionnelle. Il n'a donc pas valorisé les biens de la nature non échangeables comme des éléments importants et surtout la nature comme une classe! C'est une simplification qui l'a entrainé très loin. 

La première conséquence de cette simplification initiale en deux éléments de base est que Marx a pu exprimer le travail en une valeur équivalente à un bien ayant ainsi une valeur d'échange ou un salaire. Le travail d’un salarié n’est donc pas valorisé en fonction de la valeur finale de la marchandise vendue mais en compétition avec le travail d’un autre ouvrier. C'était une réduction très radicale de la fonction du travail. L'ouvrier peut ainsi recevoir une quantité équivalente à un travail (salaire) pour produire une force de travail plus grande: la différence est acquise par la classe capitaliste au moment de la vente du bien. C'est ainsi qu'est née la plus grande équivoque de l'histoire moderne, parce que la monnaie ne pouvait pas représenter la valeur, ni des biens, ni de la force de travail convertie. Les prix pratiqués sont dépendants du marché et de la valeur d'usage mais sont indépendants de la valeur sociale et encore plus de la valeur dans le cadre de l'Ecosensus, c’est-à-dire de la valeur résultant de l’apréciation du besoin, plus ou moins grand et d’une évaluation globale. Aujourd’hui on imagine des tarifs spéciaux, des taxes sur le carbone, etc... La plus grande conséquence de la simplification de Marx est que la nature a été oubliée dans les comptes et tout s'est résumé en un Conflit Capital/Travail, la pharaonique et unique Epopée de notre siècle. 
 

DES CONVERTISSEURS ENERGETIQUES DE RENDEMENT FAIBLE 

Il est certain que la simplification faite par Marx est explicable parce que les activités de l'homme ne modifiaient pas beaucoup la nature. Aujourd'hui la situation est différente. Bien que dans le passé il y ait eu des effets physiques importants, ils ne provoquaient cependant pas une modification du mode de pensée. La destruction des pâturages par leur utilisation intensive dans l'Asie centrale a provoqué l'invasion de l'Europe. La destruction des forêts en Europe et en Chine a entraîné l'utilisation du charbon minéral et, par suite, de la machine à vapeur. L'importance de l'énergie parmi les richesses de la nature vient du fait que les activités de l'homme utilisent toujours plus des convertisseurs industriels d'énergies fossiles et que les rendements, même croissants, sont encore très bas: les moteurs ont des rendements utiles de l'ordre de 40% et les cycles thermiques à vapeur ne dépassent pas 45%. Quant aux convertisseurs naturels à partir de l'énergie solaire, les rendements sont encore bien plus faibles: les végétaux ne profitent que de 2% de l'énergie captée, les animaux herbivores à peine de 10% de l’énergie des végétaux, soit 0,2%, et les animaux carnivores de 10% de l’énergie des animaux herbivores, soit 0,02%. L'homme végétarien est l'animal le plus efficace avec 0,4% récupéré de l'énergie solaire; il a été utilisé et élevé par certaines civilisations pour son rendement supérieur à celui des animaux. Est-ce pour cela que l'homme est devenu l'animal le plus avancé de la terre et qu'il est arrivé à dominer les autres espèces? La supériorité des rendements des plantes sur les animaux, vient du fait que les végétaux captent directement l'énergie solaire. 

Si Marx a négligé la valorisation énergétique de la nature c'est aussi semble-t-il parce qu'il n'existe aucun problème de production d'énergie sur terre; nous avons seulement à lutter contre des rendements très faibles (fraction de pour-cent) et à résoudre un problème de conversion à trois équations: 

   de qualité: quel usage pour l'énergie récupérée?
   de localisation: importance des paramètres de transport entre source et consommateur? 
   de temps: non coïncidence des productions et de la demande, (d'où obligation de stocker)? 

Comme les civilisations partirent géographiquement des tropiques pour les régions froides et tempérées, il a fallu se confronter progressivement aux variations de températures et à la disponibilité d'énergie en certaines saisons de l'année. 

En conséquence, et bien avant la recherche de la qualité (valorisation idéologique et Ecosensus), le poids des paramètres de transport et de stockage a établi la domination du capital sur le travail et mis en place les bases du conflit binôme du Capital et du Travail. 
 

L'AIR CONTRE LES EAUX 

Les investissements faits par les états ou les monarques (propriétaires en fait des rivières) pour installer les moulins à eaux ont remplacé le maintien des esclaves et des animaux. La roue à eau a remplacé l'esclave et ensuite le cheval. Ce n'était pas l'eau, comme agent naturel, mais la roue qui a provoqué la domination des uns sur les autres par le pouvoir et le savoir construire et l'appropriation, contre toute opposition, d'une force naturelle. Mais le moulin à eau avait besoin d'une armée pour le protéger et garantir sa sécurité. Les propriétaires des moulins faisaient payer une taxe de 1/16 au maximum de la valeur des grains pour les moudre. Ce taux de 6,25% est relativement bas comparé aujourd'hui au coût de transformation des produits de base, intégrant les intérêts bancaires. Cela a été une des appropriations de la rente de la nature. Mais les bourgeois ont réagi et ont utilisé les moulins à vent qui pouvaient être installés dans n'importe quelle propriété privée sans relation avec une rivière ou un cours d'eau et de préférence dans les villes. Ce fut la première vague de privatisation! Après le premier problème de la localisation, le deuxième problème, celui du transport, a été facilement résolu par la multiplication des moulins à vent avec un résultat immédiat sur la croissance de l'organisation de la société et la naissance de nouvelles professions, comme celui de boulanger libre de moudre son grain et de vendre du pain; des activités privées indépendantes apparaissaient dans la mesure où se libérait le droit d'entreprendre hors des moulins à eau centraux. 

Il est très intéressant de noter que la macro organisation étatique de l'énergie hydraulique, a déjà été remplacée partiellement par la micro organisation privée de l'énergie du gaz (le vent). Aujourd'hui nous avons encore le même conflit entre l'énergie de l'Etat, hydroélectrique et nucléaire, et l'énergie privée de la cogénération (5) produite grâce à la distribution capillaire de produits pétroliers ou de gaz naturel très taxés par l’Etat en compensation. 

Le chômage provoqué aujourd'hui par la recherche de l'efficacité et de la rentabilité économique, la récession économique mondiale induite sont le résultat de la même logique que la suppression du travail humain et animal par l'utilisation capitaliste ou socialiste de la roue à eau, des automates et des robots. 

L’erreur vient d’une pensée économique primaire qui considère le rapport coût/bénéfice qui ne prend pas en compte les critères écologiques parce qu’elle ne peut pas le faire avec les outils qu’elle se donne. Les seules unités utilisées sont monétaires et énergétiques dans les substitutions Capital-Travail et Travail/énergie; mais pour la substitution Capital/biens naturels quelle est l’unité? 

L'obligation de développer encore plus les convertisseurs énergétiques a provoqué les investissements lourds, a facilité la suprématie du capitalisme, privé ou d'Etat et l'apparition des Economistes "prêtres sacrés" du capitalisme; ces derniers ont cherché les bases d'une entente cordiale entre le Capital et le Travail, c'est-à-dire entre les priorités et les lois de la production industrielle pour l'offre et les alternatives de réponses du secteur social - base du travail - pour la demande et la consommation. 

De la même manière que précédemment pour l'eau de la rivière et l'esclavage, ce n'est pas la machine à vapeur qui a remplacé le travail humain mais la fabrique qui a utilisé la machine à vapeur - comme le moulin a utilisé l'eau - pour accroître la force du Capital sur le Travail; c'est l'utilisation du gaz pour l'éclairage des fabriques - et non pour celui des rues - qui permettait de "travailler toujours": le travail était considéré comme le générateur de la plus-value. 

Le système hydraulique, depuis la Grèce, puis l'Empire romain, le Moyen Age jusqu'au XIIIème siècle, a développé et préparé le mode de production capitaliste contre la production artisanale. 

A partir de l'industrialisation généralisée, est née la science économique, avec les économistes, pour établir des théories, des stratégies, des plans et des modèles, les uns plus parfaits et plus intelligents que les autres mais tous avec un même défaut de base: une vision linéaire où se confrontaient sous toutes les formes le Capital et le Travail, alors que le monde avait déjà besoin d'une vision globale non seulement en trois dimensions pour le moins, mais en quatre si nous incluons l'esprit et le monde de la foi. Pour tous, la simplification a été la même: les biens de la nature sont des biens libres, donc gratuits, sans coûts à intégrer, et dont les quantités sont illimitées. La seule valeur à prendre en compte était celle correspondant à une insuffisance sur le marché à une époque donnée. 
 

LIBERALISME OU INTERVENTION DE L'ETAT 

C'est ainsi que, les uns après les autres, tous les économistes proposaient des modèles d'intervention de l'Etat, ou d'auto-régulation, avec orthodoxie, hétérodoxie, avec ou sans participation de l'Etat, de libéralisme relatif, ou de "laisser-faire, laisser-passer", du contrôle de la monnaie ou des moyens de paiement, des intérêts bancaires, des prix, des salaires, etc... Aucun ne défendait la diversification des moyens (au contraire, la concentration), la valorisation de la rente de la nature (au contraire, des stratégies pour réduire les prix des matières premières) la rentabilité sociale (au contraire, la rentabilité économique, privée ou de l'Etat). 

Pour rappeler les plus fameux nous pouvons citer Hayek qui voulait limiter l'intervention des gouvernements au minimum, laissant la société évoluer et les individus régler leurs affaires suivant leurs intérêts. Les procédés vus par Hayek étaient des opérations pour transformer directement le Capital, le Travail et les biens de la terre en produits de consommation. Pour lui, les seuls déséquilibres venaient des banques qui tendaient à prêter une masse monétaire supérieure à l'épargne. L'auto-suffisance régionale, facilitée par de grands investissements à intérêts réduits, à longs délais de réalisation, provoquerait un retard pour la satisfaction de la demande et une baisse de la rentabilité économique. En fait cette stratégie promeut les programmes de capital intensif avec un remboursement à très longs délais. D'un autre côté, Hayek pensait que la plus grande demande d'emplois et l'augmentation des salaires permettraient de payer des prix plus élevés pour des produits que des industries fabriqueraient avec une meilleure rentabilité. Ces industries attireraient les disponiblités financières au détriment de l'épargne. La conséquence est bien connue: si les banques accordent toujours plus de crédit donc une monnaie supplémentaire, l'inflation se développe, mais si les banques suspendent le crédit, les intérêts augmentent rapidement. Le Capital à son tour devient plus cher et on bloque l'économie avec récession et chômage. Considérant seulement la rente du capital, les salaires et les prix, il n'y a pas de solution puisque les banques sont libres de financer sans épargne des investissements excessifs. 

Le boom brésilien des années 60 est dû en grande partie à ce type de raisonnement de la part des responsables de la dictature militaire: auto-suffisance ou substitution des importations grâce à des investissements massifs de l'Etat par le biais de prêts à intérêts réduits, voir intérêts réels négatifs! Les conséquences sont bien claires: inflation de 25% par mois, récession, chômage, misère généralisée et rendement élevé des placements bancaires, supérieur à 40% net. Les entreprises se développent rapidement avec un très haut indice de rentabilité et on assiste à un enrichissement vertigineux de groupes associés aux gouvernements. 

A l'opposé de Hayek les politiques de Mussolini au début et le modèle de Keynes ensuite en faveur de l'intervention de l'Etat pour résoudre la crise, font penser à la manoeuvre du cycliste débutant qui pour éviter la chute d'un côté, a tendance à tourner le guidon dans le sens contraire, provoquant un déséquilibre plus grand: ainsi se justifient les blocages intempestifs de prix, les subventions et les programmes de l'Etat avec déficit budgétaire. 

L'économie du Fascisme a été basée sur: 1) l'Etat coopératif sans lutte des classes, sans laisser-faire; 2) le totalitarisme: l'Etat a le pouvoir absolu; 3) le nationalisme: la nation est au dessus des individus; il ne peut y avoir d'harmonie entre les intérêts de deux peuples et par conséquent l'internationalisme est une perversion et la nation doit donc être auto-suffisante avec une armée puissante; 4) l’idéalisme: la nation, même sans matières premières ou sans énergie, peut se développer et arriver à un très haut niveau de vie, sans recourir à l'interprétation matérialiste de l'histoire, avec la volonté, avec le travail, l'ordre et la prospérité, même sans jouir de liberté. 

Le résultat est bien connu: la politique d'auto-suffisance provoque une montée des prix, plus rapidement que les salaires et ensuite, contrairement au nationalisme affiché, on est obligé d'accepter une internationalisation totale de l'économie et une participation aux crises internationales. Il n'y a pas de réduction de la lutte des classes avec autoritarisme ou nationalisme ni de solution au conflit Capital-Travail. 

Le lord anglais John Maynard Keynes a aussi imaginé, comme certains économistes, que les crises peuvent être résolues par l'Etat grâce à la stimulation de la demande. Ce que les économistes appelaient "crise" était une interprétation d'un déséquilibre dans la lutte des classes sous une forme apparente: chômage, inflation, récession, croissance des prix, dégradation des salaires, chute de la rentabilité économique et de la rente du Capital, etc... Le modèle de Keynes a été un modèle post-dictatures, dans le contexte européen de l'époque, et suit les raisonnements des régimes totalitaires. L'Etat doit intervenir dans la production de la demande et de l'offre pour discipliner les forces du marché; mais malheureusement cela ne résout pas la répartition de la rente, le niveau des investissements productifs, la spéculation financière, etc... 

Pour Keynes la régulation du marché est réalisée par le gouvernement grâce à des programmes d'investissements et à l'impôt sur les entreprises. Le mécanisme simplifié, conforme au graphique ci-dessous est basé sur le triangle entreprises/marché/travailleurs-consommateurs. Les entreprises vendent les produits au marché, paient les salaires aux travailleurs et les intérêts sur les prêts des banques. Les salaires retournent au marché et à l'épargne par l'intermédiaire des banques. Le marché importe et exporte pour équilibrer la demande interne. Ainsi le gouvernement peut intervenir par l'imposition sur les entreprises et provoquer une demande additionnelle du secteur contrôlé par l'Etat sur le marché. 

  

Ce modèle, toujours pour simplifier la démonstration, n'a de valeur que si la somme des impôts, de l'épargne et des exportations    est égale à la somme des prix des services de l'Etat, des importations et des prêts consentis. =>Cette égalité permet l'intervention de la monnaie: plus de monnaie peut provoquer des investissements nouveaux pour lutter contre la dépression et moins de monnaie peut induire une récession et lutter contre l'inflation. 

Malheureusement pour le Brésil, après le modèle antérieur d’autarcie et de substitution des importations appliqué par les gouvernements militaires nationalistes, suivi de l'internationalisation de l'économie et du déphasage entre les investissements de l'Etat et les effets sur la production, on constate que le modèle de Keynes ne peut pas résoudre la crise économique même avec le contrôle de la monnaie, principalement parce qu'il ne prend pas en compte la perte de la rente de la nature appropriée par les organisations bancaires. Le contrôle des flux financiers avec intérêts élevés place l'Etat dans un déficit permanent. Le principal défaut des modèles économiques est de ne pas valoriser la rente de la nature sous une forme quelconque. Elle est naturellement récupérée par les jeux bancaires et cela provoque une plus-value inflationniste sans contrepartie. 

Malinvaud, toujours pour résoudre le conflit Capital/Travail, a suggéré de restaurer le profit des entreprises avec une réduction des salaires et la reprise des investissements. Une croissance de la demande publique compenserait la demande des familles (effet de la réduction des salaires). De nouveau, les variables sont limitées à investissements, impôts, salaires, intérêts, recettes et dépenses de l'Etat. 

Par contre la thèse de Adam Smith, le père du capitalisme moderne, connue par son "Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations", imaginait que l'entreprise privée, en recherchant la propre défense de ses intérêts, arriverait à défendre l'intérêt de la société grâce à l'obtention d'une efficacité structurelle qui arriverait mieux, par la somme des actions, à un meilleur équilibre entre l'offre et la demande qu'une société de service public. L’effet synergique peut être supérieur à l’effet d’échelle. Mais pour cela il faut que le marché soit totalement ouvert. Les informations ne sont pas sûres ni complètes puisque la monnaie ne peut pas représenter les quantités et les prix séparément mais seulement le produit des deux. Même si nous inventons une mesure unique pour les quantités et les prix, nous n'aurons pas les effets qualitatifs de la satisfaction de la demande. Le marché est un grand mythe que les systèmes capitaliste et socialiste n'ont jamais pu contrôler parce qu'ils oubliaient toujours les impacts sur l'environnement et les réflexes naturels. 

"Le capitalisme a généralisé le marché parce qu’il a trouvé le secret de rendre égales des choses inégales, de donner l’apparence du même à ce qui ne l’est pas. Egalité factice des produits du travail humain, qui dissimule une inégalité foncière: l’exploitation, et un avilissement commun: la réification" - Jean-Marie Domenach (6). Je dirais aussi que le socialisme en empruntant les mêmes concepts de valeur dans les relations Capital-Travail a participé à la même généralisation, et intégré les notions de productivité. 

La principale raison (peut-être l'unique) de l'impossibilité de régulation des deux principaux systèmes politiques est que la monnaie a un parasite: les intérêts bancaires. Le travail de l'homme et la rente de la nature n'ont pas de valeur d'usage mais une fonction: les prix du pétrole, par exemple, ont augmenté alors que les réserves faisaient un saut de plus de 30%. L'influence du coût de l'énergie sur les prix des produits industriels est, pour la presque totalité des secteurs, insignifiante: 2% en moyenne. Mais l'énergie est indispensable à tous les procédés industriels. L'énergie n'ayant pas de valeur économique significative a pourtant une fonction fondamentale. Beaucoup d'autres biens de la nature ont aussi une fonction sans avoir une valorisation économique intégrable: quel est le prix d'un bain dans une mer propre? quel est le prix de l'observation d'un colibri? Le grand secret, probablement, de l'organisation du Club Méditerranée a été de découvrir qu'il ne doit pas avoir de relations de valeur entre les biens des loisirs dans la nature et le prix demandé pour une ou deux semaines de vacances: le club a inventé le collier de petites boules noires, blanches, argent et or pour payer les extras au club. Le succès du Club Méditerranée, au delà de la qualité de sa gestion, vient de l'appropriation efficace de la rente différentielle donnée par la nature en régions paradisiaques sans lier un prix à une activité, un sport ou un repas. 

C'est ainsi qu'aujourd'hui plusieurs tentatives sont faites pour valoriser le patrimoine naturel, mais elles se confrontent au fait que les biens naturels et même l'homme sont des biens collectifs et non des produits. L'économiste moderne est tenté de valoriser en unité monétaire les biens naturels pour les intégrer aux calculs économiques appliqués au marché. 

Des modes ont été proposés: différence de prix d’une propriété avec vue sur la belle nature et sans entourage pollué, coût d’une préservation de l’environnement, prix du voyage pour apprécier un panorama, valeur de la production d’une personne durant son espérance de vie, etc... 

Le Coran préconise, dans un des principes de la Shariaâ (les règles) que les prêts financiers ne devront pas être faits avec des intérêts injustes ou Riba. Ainsi si la quantité de la monnaie reste constante, l'épargne - somme de la plus-value due au travail et à la nature - permettra d'investir en procédés de fabrication de délais plus longs profitant des écosystèmes sans provoquer des impacts sur l'environnement. 

Il est important de remarquer que les principaux pays riches en pétrole suivent la loi islamique. On peut difficilement imaginer ce qui arriverait si ces pays étaient chrétiens comme cela a été le cas au début de l'exploitation du pétrole aux Etats-Unis. La ville de Pithole a duré 12 ans. Le champ de Spindeltop a été épuisé en 20 mois. 

L'histoire de Rockefeller est une illustration parfaite. Il a été le premier à profiter de cette course à la production accélérée. John D. Rockefeller, était comptable de profession et fils de pasteur. A partir du contrôle d'une raffinerie en Cleveland dans l'Etat de l'Ohio, il a dominé le marché des Etats-Unis par la position d'intermédiaire entre les producteurs qui luttaient entre eux pour l'excès incontrôlable de production de pétrole et la demande galopante des consommateurs pour une énergie facilement utilisable. Rockefeller a déterminé les prix d'achat du pétrole brut contre n'importe quelle bourse de vente par le contrôle final de 22 des 25 raffineries de Cleveland et il s'est approprié ainsi la rente énergétique libre de la nature. Cela a été la plus grande fortune faite dans l'histoire du monde dans un temps minimum. Plus récemment la Hollande et le Royaume-Uni sont aussi deux exemples caractéristiques. Le "Mal Hollandais" est le nom donné à une politique de production accélérée d'énergie nationale immédiatement après la découverte de réserves de pétrole ou gaz naturel. 

"Le phénomène paradoxal, mais pas rare, baptisé "Mal Hollandais" consiste fondamentalement en la coexistence, dans le secteur producteur de biens échangeables avec l'extérieur d'une économie donnée, de sous-secteurs en déclin et d'autres en pleine prospérité. Dans beaucoup de cas - le gaz naturel en Hollande, le charbon en Australie, le pétrole au Royaume-Uni et en Norvège, énergies renouvelables au Brésil - le sous secteur en boom est en général du type super-producteur, et le sous-secteur en déclin est celui des industries traditionnelles (7)". 

Le propriétaire d'un puits de pétrole a deux stratégies possibles: si le prix du pétrole a tendance à croître plus vite que le taux réel des intérêts payés par les banques, la meilleure solution est de garder la réserve de pétrole, de produire et de vendre une quantité de pétrole juste pour satisfaire ses besoins financiers. Si c'est le contraire, la solution est de produire le plus rapidement possible, vendre sans stocker, investir et placer les pétrodollars pour accumuler les intérêts. Ainsi, si le propriétaire est musulman, il ne pourra pas placer ses avoirs dans une banque offrant des taux excessifs et il devra en fait conserver ses réserves et participer à des programmes de développement avec un capital de risque ou en sociétés par actions. Au delá des influences intellectuelles et artistiques les sarrasins ont aussi transmis leurs connaissances obtenues sur les systèmes d'irrigation, le jardinage ornemental, les éléments architecturaux utilisés par la suite dans les cathédrales gothiques. Mais le plus remarquable a été la création, par les musulmans, des sociétés par actions, des chèques, des lettres de crédit qui ont eu une participation importante au début de la révolution commerciale en Europe vers 1400. Capitaux à risque, sociétés par actions sont des moyens pour utiliser une disponibilité financière et participer au résultat sans s'approprier a priori d'intérêts exorbitants. 

C'est aussi pour cela que l'unique solution pour les spéculateurs financiers et les propagandistes de la société de consommation est de créer des besoins pour forcer les propriétaires des puits de pétrole à produire toujours plus et à un prix le plus bas possible. Cela est aussi vrai pour tous les biens de la nature. Les guerres et les conflits régionaux entretenus dans les pays pétroliers sont des bonnes stratégies pour les pays importateurs pour créer les besoins financiers. 

Le pétrole a été appelé l'énergie de la guerre à juste titre; il a été la base de tous les conflits nationaux - Mexique, Vénézuela, Turquie, Iran, Irak, Algérie, Russie, etc... et de la deuxième guerre mondiale quand les pays de l'Axe ont voulu contrôler les réserves de pétrole. 

De même la période de l'extraction du charbon, en pays chrétiens, a été l'époque du développement industriel intensif, colonialiste et impérialiste avec la plus grande agression à l'environnement qui se prolonge encore de nos jours. 
  

ISLAN,  UNE RELIGION ECOLOGIQUE ? 
  
On peut se poser la question de savoir si l'Islam est, d'une certaine forme, une religion écologique qui pourrait résoudre certains problèmes de l'occident capitaliste et socialiste. Bien avant les organisations écologiques, la couleur de l'Islam est le vert. Les crises et les révolutions prolétariennes dans les pays islamiques pour réduire le pouvoir du Roi, représentant de Dieu, ne peuvent pas avoir la même forme que dans les pays chrétiens. Le Coran, livre sacré des musulmans, renferme les lois et les règles de la vie de tous les jours. Les pays musulmans sont théocratiques. Même les musulmans intégristes par exemple sont, par leur foi, contre les impacts de l'industrie capitaliste sur la société: civilisation de la consommation, désagrégation de la famille, désertification du secteur agricole, urbanisation sauvage et usage des drogues, du tabac et de l'alcool. 

La multiplication des sectes religieuses alternatives au catholicisme et au protestantisme en liaison avec le rythme de la nature est un indice de la recherche d'un équilibre que le Coran a déjà organisé. 

La grande vague de conversion à l'Islam, particulièrement en Europe, en Asie Centrale et aux Etats Unis, se doit probablement à la recherche d'un mode de vie qui intégre le développement matériel, l'harmonisation avec la nature, et l'exercice spirituel et tout indique que beaucoup de pays, y compris européens, seront toujours plus sensibles aux lois de l'Islam. Le Coran est postérieur aux Evangiles et à la Bible et, sans traiter des mérites des révélations, il est intéressant de noter que le point fondamental des différences pour les régles de la vie économique est la considération faite sur le taux d'intérêt des prêts; le taux d'intérêt est le parasite de la monnaie et l'anti-développement écologique par excellence! 

Le droit musulman ne permet pas la réalisation d'une opération injuste même si elle est conforme au droit de la propriété. L'usage de l'intérêt n'est pas interdit, dans la mesure où un service est donné, mais certainement pas l'usure. Le coût du service bancaire doit être couvert par l'emprunteur, mais pas les commissions, taxes et intérêts de spéculation pure du marché de la monnaie. 

Beaucoup de pays de tradition chrétienne, suivant la pensée de Saint Augustin et malheureusement pas de celle de Saint Thomas d'Aquin pratiquent la guerre économique et sont loins de la règle simple de l'Islam, avec tous leurs mécanismes inventés pour appliquer des intérêts d'usure, y compris flottants sur des prêts liés, des financements avec réciprocité, etc... 

Le traité théologique de Saint Thomas d’Aquin, base d’une théorie économique au Moyen Age, était cependant très clair: personne n’a le droit à une récompense financière, pour un prêt. L’intérêt financier est le péché d’usure.On doit cependant noter que le bon sens, si ce n'est la foi, commence à avoir une influence en Europe puisque l'organisme "Europeen Community Industrial Investment" pour le développement économique et industriel des sociétés européennes offre des conditions de prêts sans intérêt et même une participation actionnaire pour la création de nouvelles entreprises hors de l'Europe: comme c'est bizarre! 

Les partis dits écologiques, verts ou "pour la nature" plaident, à tort, l'effacement de la dette des pays du tiers monde. Ce n'est pas de dons dont les pays en développement ont besoin - cela est une stratégie typique de récupération du système capitaliste - mais de prêts sans intérêts léoniens et de prix justes de leurs produits. Le montant des recettes basées sur des prix justes des marchandises exportées par le tiers monde sont très supérieures aux annuités de remboursement des dettes. 

Les prix justes sont tout simplement des prix constants sans intégration des inflations ou des manipulations d'impôts d'importation que les pays industrialisés "libéraux" adorent "dicter" avec un pouvoir absolu. Le GATT, le Montevideo Round, sont des écoles où l'on apprend les moyens d’administrer les prix. 

La concession de crédits, avec intérêts capitalisés toujours plus importants, provoque un excès de monnaie et une inflation qui se traduit par une répartition catastrophique de la rente (tension sociale), une augmentation des prix internes et une dévalorisation des produits exportés par le Tiers Monde. Inversement le blocage du crédit, pour freiner la consommation et lutter contre une inflation induite, a pour conséquence l'augmentation des taux d'intérêts et rend les capitaux plus chers; la récession et le chômage s'installent par suite du manque d'investissements productifs. 

Le Brésil est un immense laboratoire où sont pratiqués tous les montages économiques et financiers d'origine externe et interne; le résultat est visible. 

Evidemment l'unique auto-suffisance, utopie des pays néocolonisés, qui doit être recherchée est celle de la capacité financière nationale. Suivant la thèse de Raymar Nurkse, "les biens de capital peuvent être obtenus en échange d’exportations, sans aide ni emprunts étrangers mais avec la création d’une épargne nationale". La substitution de la monnaie nationale est la meilleure arme, sinon l'unique sans aucune défense possible, pour l'invasion d'un pays à conquérir, ou pour s'approprier les biens d'un autre pays, sans avoir besoin de l'occuper territorialement. La monnaie américaine, le dollar, par le jeu de la dette brésilienne et la capitalisation en progression géométrique des intérêts fait qu'un pays extrêmement riche comme le Brésil soit intégré à l'économie mondiale et serve avec les malheureux pays du Tiers Monde à réduire l'inflation mondiale. En effet la simple détérioration des termes des échanges, la récupération des surplus par les mécanismes des taux d'intérêts et des impôts à l'importation des produits brésiliens fait que le Brésil exporte chaque fois plus de produits à un prix toujours décroissant pour payer des importations et des prêts à prix et intérêts croissants. 

Le prix moyen des produits exportés par l’Argentine a chuté de 42% entre 1984 et 1987. 
  

L'ECHANGE INEGAL 

La thèse de l'échange inégal, base du sous-développement, est aussi l'explication d'une forme de la lutte de classes. La lutte de classes, bonne et généreuse dans les pays industrialisés, a pour conséquence (quand les classes se reposent un peu après les "rounds" de lutte) une appropriation de la plus-value économique des pays colonisés, satellites, ou simplement sous-développés. 

Emmanuel Arrighi a déjà démontré que l'internationalisation de l'économie, basée sur les mêmes lois, apporte pour les Pays du Centre plus de bénéfices que pour les pays de la périphérie, ou du Tiers Monde. Même si le profit initial ne vient pas de la différence des salaires mais de la productivité des procédés utilisés par les Pays du Centre, la plus-value n'est pas intégrée au développement du pays de la périphérie, mais résoud pour un certain temps le conflit Capital-Travail du Pays du Centre. 

Le Pape Jean Paul II a fait la même analyse. Il a déclaré au Centre des Nations Unis, à Nairobi: "La crise écologique est un problème moral, de l'égoïsme. Il faut un changement de mentalité des riches, y compris les nations du Premier Monde. Nanties, et afin de garantir un niveau de vie profondément marqué par l'égoïsme hédoniste, ces nations recherchent l'extraction de matières premières de régions plus pauvres, sans, en contrepartie, préserver l'environnement ni partager les richesses produites lã-bas. C'est pour cela que le fossé s'accroît entre les pays de l'hémisphère sud et les pays remplis d'opulence de l'hémisphère nord. Avec des motivations équivoques, se cache une grave injustice sociale". 

Milton Friedman savait, avant les ministres successifs de l'économie brésilienne, que le blocage de la monnaie, la politique de récession, pour freiner l'augmentation des prix internes, ne pourraient pas avoir d'effet parce que la masse monétaire mondiale, totalement libre, permet à tous les agents économiques, surtout nationaux, de maintenir des excédents en monnaie étrangère. On dit au Brésil que le total des avoirs de brésiliens placés à l'étranger dépasse 150 milliards de dollars donc supérieur à la dette extérieure du Brésil. C'est pour cela que la théorie de Friedman préconise le développement du chômage et la négociation libre des salaires pour éviter une augmentation des prix. Une fois de plus, une théorie économique ne fait intervenir dans la monnaie ni les intérêts parasitaires auto-produits, ni la rente des écosystèmes comme la rente différentielle due aux bas prix de l'énergie importée, par exemple. 

L'ambitieux et extraordinaire "Programme d'actions" de l'ancien Président du Brésil Juscelino Kubitschek (créateur de Brasília) ne s'est pas préoccupé de l'inflation, mais a créé la Banque de Développement Economique et Social pour réduire et contrôler les taux d'intérêts, a augmenté les tarifs de l'énergie entre autres mesures. Le résultat est que le Brésil a fait un bond économique et que la rente réelle par habitant a augmenté. 

Les principaux personnages à questionner le système capitaliste et la dégradation de son efficacité énergétique résultante ont été Marx et Lénine. Mais de la même façon que le modèle capitaliste américain était présenté comme modèle pour le reste du monde, Marx et Lénine ont voulu promouvoir un modèle où une forme d'énergie pouvait aussi soutenir le système socialiste: le modèle devait aussi permettre de rattraper le retard industriel pour pouvoir être compétitif dans l'économie mondiale. Et "c'est ainsi qu'en Octobre 1917 Lénine a défini le Communisme par une égalité très simple: Communisme = soviets + électrification. Aussi le programme Goelro pour l'électrification de la Russie est devenu une matière idéologique fondamentale obligatoire dans toutes les écoles de l'URSS. Dans la propagande communiste, les grands ouvrages hydroélectriques représentaient la plus grande victoire de la nouvelle société, même si cela avait comme conséquence la perte de 12 millions d'hectares de terres productives. L'auto-suffisance énergétique a été aussi la stratégie pour le développement de nouvelles technologies. "Exporter le pétrole pour pouvoir électrifier" a été le leitmotiv de Lénine dans le programme de la Nouvelle Politique Economique (8)". 

Plus récemment nous avons connu une stratégie bien similaire. Charles de Gaulle, jeune officier, avait lutté pour le développement de la stratégie de mobilité donnée par les chars de combat contre le projet de la ligne Maginot inventée par le général français du même nom pour contenir toute attaque des armées allemandes. L'histoire a démontré que le bouclier monté n'a servi à rien et les chars d'assaut du 3ème Reich ont battu tous les records de vitesse d'occupation de territoires par le simple contournement d'une ligne "imaginaire". Le même officier, devenu Général et après une patriotique campagne de récupération de l'espace territorial et politique a construit sa propre ligne Maginot nucléaire. La force de dissuasion et le plan énergétique nucléaire! Comme Lénine, tombant dans le même piège pour lutter contre l'influence de la stratégie américaine, il a écrit son égalité: Vème république = Monarchie élue + électrification nucléaire. 

Au lieu de chars d'assaut, ce sont les eurodollars qui ont dominé la France. Au lieu de négocier avec l'Algérie, dès le début de son règne, une indépendance politique et un développement partagé incluant les réserves de pétrole et surtout de gaz naturel, il a conçu son fameux bouclier nucléaire indépendant, sa force de frappe et l'auto-suffisance énergétique nucléaire pour ne pas dépendre des importations de pétrole et de gaz naturel. Les pays vaincus de la deuxième guerre Mondiale: Japon, Allemagne et Italie achètent la France en petits morceaux avec les surplus monétaires créés par une politique énergétique et industrielle très pragmatique: survalorisation de l'énergie par des exportations de biens industriels de haute valeur ajoutée: la TVA étrangère est de nature énergétique et si ce n'est pas une bombe atomique elle a le même effet. 

Le système implanté par de Gaulle s'est maintenu malgré les changements des Rois élus avec des étiquettes très diverses: Gaulliste, Neo-libéral, socialiste libéral indépendant, etc... La "ligne Maginot" nucléaire va bientôt s'effondrer - prions pour que ce ne soit pas après une catastrophe du type de Tchernobyl. 

Si les énergies fossiles sont une part importante de la rente appropriée par les systèmes Capitaliste et Socialiste à l'unisson, il doit bien exister une conséquence comme on l'a vu pour le développement d'un pays. Est-il possible d'intégrer la rente de la nature dans les calculs économiques "capitalistes ou socialistes"? 

  


5. La cogénération est la production simultanée d’une énergie mécanique, ou électrique, et de chaleur, ou de froid: on dit aussi génération d’énergie totale.

6.Ce que je crois (page 166) Grasset & Fasquelle, 1978.

7. Vieira de Faria - Fundação Getúlio Vargas (Rio de Janeiro).

8. Debeir J. C., Deleage J. P, Hémery D. "les servitudes de la puissance. une histoire de l’Energie", Flammarion.


3 - VALORISER LA RENTE DE LA NATURE